L’excuse facile de la culture dans l’échec d’une transformation Lean
Assis derrière son bureau Pierre se demande ce qu’il a bien pu manquer dans sa petite usine. S’il regarde un an en arrière, tout était en place pour que la transformation Lean qu’ils venaient de réaliser prenne racine dans son organisation et leur assure la pérennité des premiers bons résultats. Pourtant, aujourd’hui il faut se rendre à l’évidence, même si les résultats ne déclinent pas encore, ils ne progressent plus. La mobilisation qui avait été une clé du succès lors du déploiement s’est aujourd’hui éteinte. Que s’est-il passé? Leur système de production ne correspondrait il pas à l’attente de leurs employés? La culture européenne est elle incompatible avec les principes du Lean Management?
Le projet Lean, un échec annoncé
Ils avaient bien pris soin d’éviter le terme Lean dans l’appellation de leur projet afin d’éviter les polémiques. Ce que Pierre n’avait pas considéré en revanche s’est le point faible du mode projet. En effet, par définition un projet implique un début et une fin alors pourquoi s’étonner si ses bons résultats ont effectivement bien débuté mais aussi bel et bien pris fin. Même si le mode projet est définitivement un avantage pour mobiliser et susciter l’intérêt, il a aussi l’inconvénient de difficilement s’inscrire dans la stabilité de l’organisation.
L’adrénaline de la nouveauté, l’ennui de la routine
Car en réalité sur quoi repose les premiers bons résultats que Pierre a pu observer il y a un an ? La mise en place de standards sur les opérations les plus courantes des employés, des indicateurs actionnables par les équipes revues au quotidien par les managers, des actions correctives prises rapidement lorsque les problèmes surviennent ou lorsque les indicateurs se dégradent et une hiérarchie présente sur le terrain qui témoigne et explique l’importance du respect des pratiques opératoires standardisées dans le succès de l’organisation. Le lancement, la définition, l’implantation de ces pratiques simples avait mobilisé beaucoup d’entre eux, ouvert les yeux à certains sur ce qui se passait réellement dans les ateliers ou les bureaux et finalement l’amélioration des résultats étaient devenues une résultante évidente pour tous. Puis un jour un chef d’équipe n’a pas eu le temps de revoir les indicateurs avec son équipe au briefing du matin car son réveil n’avait pas sonné et surprise, cela n’a eu aucun effet perceptible sur les indicateurs de performance. Alors il a jugé bon de ne plus le faire tout les jours mais une fois par semaine. Cependant, il n’a pas été le seul, plusieurs autres managers ont eu des pannes de réveil. Même le chef de service si impliqué il y a un an ne fait plus son tour de terrain en arrivant à 7h00, il préfère arriver plus tard car il a ses enfants à conduire cette année. Il faut dire que toutes ces routines que nous avions tous ensemble établi il y a un an n’étaient pas toutes utiles et puis certaine étaient devenues chiantes il faut l’avouer.
Une histoire de culture avant tout
Pour revenir à l’échec annoncé du projet Lean, les consultants avec qui ils avaient fait affaire, les managers et directeurs ne pourront que se consterner dans quelques mois lorsque les premiers déclins seront visibles. Il sera alors grand temps d’expliquer pourquoi le système ne fonctionne pas ou plus précisément ne fonctionne plus. Après tout, tout le monde est d’accord sur le constat qu’il n’y a que des japonais pour respecter aussi scrupuleusement les principes auxquels ils avaient tous adhérés il y a un an. On est en France ici, on n’a pas la même culture, nos employés attendent autre chose de leur travail, les gens ont de l’ambition, les gens veulent avoir la liberté de penser, réfléchir à leur travail (voir article sur les standards) et non pas simplement exécuter une routine et des standards pour le restant de leur vie. Alors oui, le Lean Management est bien une affaire de culture, pourrait il en être autrement ? Nous ne sommes pas plus stupides que les japonais !
L’esclavage de la liberté
Connaissez-vous l’histoire de Mr Fat et Mr Lean ? Tout commence devant votre télévision, une bière ou un Coke à la main, des chips en quantité et des amis pour soutenir votre équipe de foot préféré. Après 90 minutes, une défaite et une bonne dose de frustration, vous montez vous coucher, l’estomac lourd. Finalement ce match n’en valait vraiment pas la peine. Arrivé dans votre salle de bain, inconsciemment vous jetez un œil sur la balance exclusivement dédiée à votre femme. Tout en vous brossant les dents, vous décidez de monter dessus juste pour voir. Et oui tout de même, ce chiffre divisé par votre taille au carré vous fait figurer parmi la population que l’on qualifie scientifiquement d’obèse. C’est alors que Mr Lean fait son apparition dans votre esprit, Mr Lean est déterminé, toujours volontaire pour les sorties en plein air, dynamique au travail, fait du sport avec ses enfants le week end, se couche de bonne heure et toujours dynamique du petit matin jusqu’au soir. C’est bien lui que vous avez choisi de devenir et pour vous le prouver vous descendez immédiatement dans le frigidaire jeter les quelques bières qu’il reste et programmez votre réveil à 6h00. S’est déterminé le lendemain matin que vous vous levez, prenez votre jus d’orange pressé agrémenté d’un yaourt sans sucre et partez courir 30 minutes avant de commencer votre journée. Vous remettez cela dès le lendemain matin avec toujours autant d’entrain et décidez lors d’un passage dans la salle de bain de vous pesez sans grand espoir après 24h mais tout de même. Stupeur, déjà 2kg de fondu et rebelote le lendemain matin. Vous êtes un as, vous l’avez toujours su après tout, vous n’aviez juste pas pris le temps de faire l’effort mais cette fois ça y est, Mr Lean est bien en vous ! Après une semaine de discipline à refouler vos pulsions qui n’en sont plus réellement ce dimanche soir, vous décidez de remonter sur la balance pour la 3ième fois cette semaine, après les 4kg déjà perdu mercredi matin, vous avez décidez d’attendre ce soir afin que l’effet de surprise soit plus poignant. C’est avec confiance que vous montez sur la balance mais l’effet n’est pas à la hauteur de vos attentes puisque des 4kg perdus mercredi matin vous n’avez perdu qu’un kilo de plus ce dimanche soir. Pas grave vous vous dites en vous brossant les dents, la semaine prochaine vous resserrez encore un peu plus la vis sur le repas du midi. Pourtant, inconsciemment quelque chose à changé, Mr Fat viens de frapper à votre porte. Le lendemain matin, le réveil sonne comme depuis une semaine à 6h00 et cette fois ci vous appuyez sur snooze. Vous prenez le temps de réfléchir bien au chaud dans votre lit et vous constatez qu’il pleut ce matin et en plus vous mourrez de faim. Mr Fat viens de mettre un pied dans la porte et vous vous voyez descendre l’escalier pour aller dans la cuisine vous faire une bonne tartine de Nutella. Vous êtes libre après tout de virer cet arrogant Mr Lean qui vous promet monde et merveilles mais ne livre pas la marchandise ! C’est avec Mr Fat que vous décidez de faire affaire cette semaine d’autant plus que mercredi c’est la finale de la Champions league. En prenant la liberté de renvoyer Mr Lean, vous venez de vous rendre à nouveau esclave non pas de Mr Fat mais bien de vous-même et de votre manque de discipline pour assumer pleinement vos choix et vos ambitions.
La liberté de choisir la performance de votre organisation
Alors, Mr Fat aurait il frappé à la porte de l’organisation de Pierre récemment ? Mr Lean qu’ils avaient tous vénérés il y a un an maintenant ne vient il pas de se faire renvoyer au nom de la liberté de quelques uns qui préfèrent se lever plus tard, éviter les discussions difficiles sur leurs indicateurs ou encore préfèrent rester au chaud derrière leur ordinateur ? Est-on toujours dans ce qu’on qualifie de différence culturel entre les japonais et les français ? Vous allez m’expliquer que les latins aiment discuter les règles et les enfreindre. Projetez vous ne serait ce que 50 ans en arrière, malgré notre culture latine, comment tournaient les usines ou des gens étaient alignés sur des chaines de montage, d’emballage ? L’ingrédient qui a manqué dans la transformation Lean de Pierre est essentiel et ce n’est pas la culture qui a empêché Pierre de le mettre en œuvre. Cet ingrédient n’est nul autre que la rigueur, la rigueur à tous les niveaux de son organisation. Et là ou cette rigueur a pêché le plus, je suis prêt à y mettre ma main à couper c’est au niveau des managers et des directeurs. Ces managers et ces directeurs qui de part leur statut se permettent de faire des sorties de leurs routines et de leurs standards car pour eux c’est différent, on ne peut pas vraiment standardiser leur travail, c’est trop complexe, ça ne marcherait pas. Et même si on le fait, ça ne peut s’inscrire dans la durée car la complexité de leur rôle est insaisissable. C’est là que Mr Fat à mis le pied dans la porte de l’organisation de Pierre. Les employés et notamment ceux du terrain ont alors revu Mr Fat et l’on accueilli avec le plaisir de retrouver la liberté qui était la leur au temps ou ils étaient esclave des piètres performances de leur organisation. Cependant, les organisations ne sont pas des démocraties ou la liberté des uns s’arrêtent ou celle des autres commence. Une organisation est un regroupement de personnes qui poursuivent un but commun et non pas des individus qui luttent pour préserver leurs conditions de travail. Alors non le Lean Management dans la culture occidentale n’est pas antinomique et oui le Lean Management et le manque de rigueur des organisations est incompatible.









évidement, la culture seule ne suffit pas pour justifier la rigueur de soi qui, d’ailleur implique la rigueur au travail. Une amélioration aussi « insignifiante » soit-elle nécessite une discipline personnelle, collective qui sans doute impliquerait une rigueur.
Le lean c’est aussi celà, un philosophe nous confie d’avoir toujours à l’esprit de laisser Athènes meilleur que nous l’avons trouver; car le lean c’est aussi de la philosophie mais une philosophie constructive, un état d’esprit nouveau dans l’organisation: une rigueur en soi.
Cordialement.