Le Lean Management en Burnout

 

Une carrière exemplaire

Le Lean a maintenant plus de 60 ans. On pourrait croire qu’il pense désormais à se la couler douce à l’aube de la retraite, qu’il commence à planifier des parties de pêche avec le Toylorisme, des séjours dans les iles avec le Stakhanovisme ou encore prendre un Ricard en bord de mer avec le Fordisme. Et bien non, voilà que le Lean Management est en burnout ! Qui l’eu cru ?

Après une carrière exemplaire lors de laquelle il n’a cessé d’évoluer, de se remettre en cause de s’améliorer continuellement pour s’adapter. Il a été embauché par Taichi Ohno un peu après la 2sd guerre dans une usine de voiture japonaise. Il rencontre très tôt son meilleur ami le Fordisme lors d’un benchmark aux Etats Unis et malgré certaines divergences de vue avec ce dernier, le Lean met rapidement en application ces principes qu’il adapte au marché japonais. A partir de là, le Lean va alors avoir une carrière fulgurante au sein de son entreprise et 30 ans plus tard, le voici propulsé sur la scène internationale. On vante alors ses capacités de fiabilité, de qualité et de mobilisation des salariés  qu’il met en œuvre quotidiennement dans ses usines si bien que dans les années 90 on écrit un livre sur lui. De la lui viendra le nom sous lequel il est désormais reconnu « Lean Manufacturing », tout le monde parle de lui, on s’arrache ses principes, ses outils, on les appliques tout d’abord à l’automobile puis dans le domaine manufacturier et industriel en général e. A l’aube de l’an 2000 ce sont les services qui commencent à faire appel à lui. Consécration ultime, en 2008 l’entreprise qui l’a vu naitre devient le plus grand producteur de voiture à l’échelle internationale. Bref, une carrière brillante à priori sans faute sauf que…

Un stress grandissant depuis de nombreuses années

Et oui, dans l’euphorie de cette carrière jalonnée de succès, le Lean Management a toujours été sous pression, victime d’un stress grandissant. Alors certes au début de sa carrière, celui-ci n’était pas perceptible. Au fil de ses succès sur le Fordisme et le Toylorisme grâce à une vision du rôle de l’humain dans les organisations, il a rapidement compris qu’un jour ou l’autre ça serait à lui de passer la main. Qu’un jour viendrait ou lui aussi devrait peut être allé pointer à Pole Emploi. Il voit bien aujourd’hui comment le Taylorisme a fait la sourde oreille jusqu’au milieu des années 70 aux principes de Juste à Temps, de Jidoka que lui mettait en place avec Toyota. Au lieu de cela, le Taylorisme a persisté dans le choix de l’obsolescence de ses voitures, de la production de masse malgré les signes d’essoufflement du marché. Cette image du Taylorisme forcé de quitter les plus prestigieuses entreprises mondiales pour se retrouver à la rue en si peu de temps, le Lean Management l’a gravé inconsciemment dans sa mémoire.

Depuis la crise de 2009, cette image a resurgie tel un spectre le mettant en garde et c’est depuis cette période que son stress va en grandissant. Peur de ne plus être capable de s’adapter à cette économie mondialisée, de continuer à conserver l’humain au centre de son système de management, d’être remplacer par une nouvelle approche plus numérique, plus digitale, plus… mieux. Un sentiment d’insécurité envers sa capacité à garder son poste, le sentiment d’être sur un siège éjectable à tout moment, d’avoir désormais un emploi précaire. Et c’est dans ce tourbillon de pensée négative qu’il y pense…

Des signes avant coureur

C’est dans ces moments difficiles qu’il se remémore ses différents échecs. En effet, il se rappelle alors aux instants plus sombres de sa carrière, ces instants sombres dont la fréquence n’a cessé d’augmenté depuis la dernière décennie. Tout à commencé par ce livre des américains du MIT dans les années 90, date à partir de laquelle de plus en plus de monde a voulu mettre en place du Lean Management.   Au début ça a bien car le déploiement était encadré par des personnes qui ont pris le temps de comprendre, qui ont pris le temps de transformer, d’expliquer aux salariés. Puis tout s’est emballé et c’est probablement là qu’il a perdu le contrôle, laissant des entreprises en quête de profits  faciles utiliser ses outils sans même avoir lu leurs principes d’utilisation. Dans cette frénésie de plus en plus généralisée, le Lean Management n’a pas voulu voir ou en tout cas pas tout de suite. Mais dans les années 2000, le Lean ne pouvait plus ignorer un certains nombre d’échecs retentissants et le stress à commencer à monter. Les premières questions commençaient à germer dans sa tête : « Suis-je encore réellement capable de bien faire mon boulot ? N’y  a-t-il pas de jeunes plus talentueux qui proposent quelque chose de mieux, de différent pour les salariés ? » A la lumière de ces questions, le Lean n’a cessé d’expliquer aux entreprises qui échouaient qu’elles n’avaient pas compris, que ce n’était pas comme cela qu’il fallait faire mais leur nombre était trop important et l’effet boule de neige était déjà amorcé.

En 2009, soit un an après la consécration de l’entreprise qui l’a façonné comme plus grand producteur de véhicule, c’est la crise et tout s’accélère. Le Lean lorsqu’il n’a pas encore été mis en place dans l’entreprise fait figure de potion magique et on déploie à tord et à travers des outils Lean sans queue ni tête. Les résultats sont prévisibles d’avance. Lorsque le Lean a été déployé de manière purement utilitaire avant la crise, il devient alors le bouc émissaire des salariés qui se plaignent à juste titre des conditions de travail résultantes. Finalement quelques entreprises qui avaient déployé un véritable système de management Lean passe à travers la crise sans faire de bruit. Mais la boule de neige est alors en mouvement et rien ne sera fait pour l’arrêter. Le destin est inexorable.

Le Lean en burnout déclaré

Aujourd’hui le Lean ne se sent plus en mesure d’arrêter cette boule de neige qui grossit chaque année mais qui ne s’est toujours pas fracassé en bas de la pente. Le Lean ne se sent plus à la hauteur de la situation, de ce qu’on attend de lui et des succès qu’il a pu accomplir dans le passé. Il ne veut pas non plus passer la main car il a trop peur de se retrouver au chômage. Trop peur qu’une jeune conseillère Pole Emploi qui ne connaît rien de son parcours lui propose des formations de reconversion en management digitalisé ou en commerce électronique mondialisé.

C’est en allant voir le Stakhanovisme dans sa maison de retraite dans un moment d’intense déprime que le Lean a entendu le mot « burnout » pour la première fois. Lors de leur discussion, le stakahnovisme lui a expliqué à quel point il avait été difficile pour lui après cette journée ou il avait remonté pas moins de 102 kilos de charbon, d’accepter qu’il ne pourrait pas faire mieux. Ses échecs répétés l’avaient alors mené dans une profonde déprime qui dure depuis plus de 80 ans. Initialement diagnostiqué de « fatigue profonde », son nouveau médecin a récemment qualifié sa maladie de « Burnout » et lui préconise surtout du repos. Les choses se sont alors précisées dans l’esprit du Lean Management et le voici qui se déclare aussi en Burnout pour une période indéterminée pendant que la boule de neige continue de dévaler la pente !

L’espoir d’une reconnaissance comme maladie professionnelle

Désormais pris en charge par la SSSGE (Sécurité Sociale des Systèmes de Gestion des Entreprises), le Lean Management se documente sur cette maladie qui pourrait prochainement être considérée comme une maladie professionnelle. Autrement dit, si aujourd’hui ce sont les cotisations du stakhanovisme, du Fordisme, du Taylorisme… qui l’indemnisent, demain, si le décret est voté ça sera Toyota et toutes les entreprises qui ont fait appel à ses services qui devront l’indemniser de sa maladie ! Perspectives plus qu’attrayante quand on connait les moyens de ces entreprises.

Et si son burnout n’était qu’une maladie conjoncturelle ?

En sirotant un coca dans son canapé devant la télé comme lui à conseillé le médecin (du repos, du repos et encore du repos), le Lean a quand même quelques doutes sur cette situation paradoxale. Si demain ses employeurs doivent l’indemniser pour sa maladie de Burnout, quelles sont les chances que ces mêmes entreprises acceptent de mettre en place de nouveaux systèmes de gestion et de management. Autrement dit, peut être Taichi Ohno ne l’aurait jamais engagé il y a 60 ans connaissant les risques de Burnout sur ce type de travail  et finalement que lui le Lean Management n’ai finalement jamais pu exister ?

Ou alors le Burnout n’est peut être tout simplement pas une maladie professionnelle ? Une maladie, ça s’est sur, le Lean sait de quoi il parle. Mais en prenant un peu de recul, l’approche de la retraite, sa visite dans la maison de retraite de stakhanovisme et la ménopause de sa femme « Entreprise libérée » ont peut être aussi contribué à sa déprime passagère et ce diagnostic de Burnout. Rien à voir avec mes anciens employeurs. En poussant encore sa réflexion, si le marché de l’emploi des systèmes de gestion des entreprises était un peu plus dynamique et offrait de meilleures perspectives pour le futur, son état de stress serait certainement moins important. De plus, si son image auprès des salariés était meilleure, si on avait une plus haute opinion de son travail, là encore ça irai mieux. Il n’y a pas si longtemps de cela avant la publication du livre « The machine that changed the world », les salariés l’appréciaient particulièrement. Il faut dire qu’à cette époque, ces salariés  avaient presque tous du boulot. Se pourrait-il d’ailleurs que le Lean Management n’ait jamais pu faire de Burnout il y a 20 ans ? Les symptômes de sa maladie seraient ils simplement liés à la conjoncture économique et sociale morose? Les maladies conjoncturelles ça existe? Qui les indemnisent?

Mais le Lean est déjà passé à autre chose, peut importe le type de maladie qu’est ou sera le burnout, le mieux est de ne pas en être victime ou d’en sortir rapidement afin de continuer à courir derrière les boules de neige qui ont grossi entre temps…

13 Commentaires

  • clicli Posté 24 février 2017 13 h 27 min

    Il n’y a aucune communication sur les entreprises qui le pratiquent bien. Convenablement, dans un total respect des collaborateurs et dans la bonne philosophie. Pourtant il y en a, je vous assure. Et je le dis pour tout les détraqueurs, en France, certes on s’est précipité pour « appliquer les outils du lean » en voulant économiser de l’argent et sauver peut être le business (chose somme toute compréhensible). Mais la plupart, en particulier dans le manufacturing, ont totalement loupé leur démarche. Résultat : Les français détestent profondément le Lean et consors.
    Je suis en désaccord avec vous, il n’est pas en burnout, il prend un tournant. Ceux qui ne mettent ni les moyens, ni les compétences (et qui encore une fois restent dans une optique « extinction de feu » et non dans une vision orientée long terme) et ceux qui s’en sortent et qui le font bien

    • clicli Posté 24 février 2017 13 h 27 min

      Malheureusement, aucune communication n’est établie auprès des bons acteurs. Il n’y pas pas que Toyota qui a réussit sa mise en place. Chacun peut et doit faire son propre Lean (et c’est le but, beaucoup ne comprenne pas cela… Dans les services c’est pas du Lean manufacturing bord*l). Ce n’est pas une crise encore une fois, mais une prise de conscience à juste titre en France des dérives. Qui dit dérive dit plan d’actions. Malheureusement, les entreprises ne veulent pas payer suffisamment pour transformer leur business en profondeur. C’est juste une question de temps.
      Quel est pour vous le but ultime derrière le lean ? Réussir dans la durée non ? En centrant le capital sur l’humain et son potentiel intellectuel stimulé individuellement afin de recréer une intelligence collective.

      • clicli Posté 24 février 2017 13 h 28 min

        Qui peut se permettre d’infirmer cette réalité ? Et comment peut-on parler de « crise » de « burnout » d’une méthode ayant comme base cette fameuse phrase ? C’est l’avenir. Qu’on le veuille ou non, les entreprises qui arriveront en premier a acquérir une maturité suffisante pour stimuler l’intelligence collective en masse s’en sortiront forcément. Pouvez-vous infirmer ceci ?

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  • Christophe Posté 3 juin 2015 8 h 17 min

    Ce petit coup de déprime du Lean ne peut il pas aussi venir des intervenants illusionnistes qui sorte leur baguette malean en jetant des sorts à base de 5s et SMED et qui disparaissent aussitôt le chèque encaissé, en laissant les opérateurs et managers dans un système qu’ils ne comprennent pas ?
    On entend tous parler de Lean dans nos entreprises mais c’est plus un effet de mode qu’une philosophie.
    Les mauvais résultats causés par des chantiers menés sur du court terme, alors que leur résultat ne se voit qu’à moyen ou long terme ne peuvent pas faire une bonne réputation au Lean.
    Un marathon, ça demande du souffle et de l’endurance, pas du sprint et de l’effort vif.
    Si les gens apprenaient à le comprendre avant de l’exploiter n’importe comment, le Lean aurait sans doute pleins de copains pour l’aider dans sa maladie.

  • AP Posté 3 juin 2015 6 h 37 min

    Est-ce qu’on ne peut pas aller plus loin et se demander si le Lean est adapté aux environnements complexes ? Car, finalement, n’a-t-il pas évolué jusqu’à présent dans des environnements assez stables ? Peut-être avons-nous, à tort, imaginer qu’il était le système universel et découvrons-nous qu’il a des limites ? Dans ce cas, ne faudrait-il pas chercher le champ d’action du Lean et laisser la place à d’autres approches pour des cas différents ?

    • Lean Digestion Posté 3 juin 2015 7 h 39 min

      Il ne faut pas oublier qu’il est né dans une période de crise. Une période lors de laquelle Toyota a failli fermé ses portes et une situation chaotique du marché local. Mais vous avez certainement raison en disant qu’il est peut être temps de passer à autre chose et c’est certainement déjà ce qui se passe. Les transitions sont généralement douce. Le Taylorisme n’a pas disparu du jour au lendemain, on trouve encore ces méthodes dans certains pays d’ailleurs. Le Lean à ses début était fortement empreint des principes de Taylor et autres approches traditionnelle de l’époque. Aujourd’hui il a profondément muté. On commence à parler de l’entreprise libérée… Il faudra encore attendre un peu pour pouvoir clairement établir la fin de ce système pour un nouveau qui lui ressemblera en partie tout en étant différent … C’est la façon de voir les choses en tous cas 🙂

  • Roger Lemaire Posté 2 juin 2015 18 h 45 min

    Je ne comprends pas bien la finalité de cet article ! – Le Lean Management est pour moi une sorte d’usurpateur d’identité. Puisqu’il a volé l’âme de Deming, Shewart et Juran. C’est avant tout un personnage marketing imaginé par des consultants qui en a crée un monstre et qui ne savent plus le contrôler comme le Dr Frankestein.

    • Lean Digestion Posté 3 juin 2015 6 h 13 min

      Oui, c’est une façon de voir les choses. Mais ca reprends le même thème soit la mise sur le coté des principes de Deming et autres a son profit avant de se déclarer en burnout.
      Pas de finalité particulière pour cet article si ce n’est de partager un point de vue.

    • JeanPhiD Posté 6 juin 2015 11 h 56 min

      Ne pas oublier que les Occidents n’écoutaient pas du tout de la même oreille les propos de Deming, Shewart et Juran. Les Japonais ont su y trouver les fondements qu’ils ont combiné avec leurs modes de fonctionnement. Nous les avons regarder en nous tapant sur le vendre pendant qu’ils progressaient à grand pas. Des consultants mal-nommés ont cru voir une solution court-termiste là où le TPS/Lean se construit sur plusieurs années. Aujourd’hui, heureusement, nous sommes nombreux à repartir des fondements du TPS pour mettre en pratique un « nouveau » Lean à l’occidental et qui ne déroge pas au principe du SQDC (Sécurité/Sureté – Qualité – Délai – Coût), dans cet ordre et avec toutes les lettres.

      • Lean Digestion Posté 8 juin 2015 7 h 24 min

        Je suis plutôt d’accord sur le fait qu’aujourd’hui, de nombreuses entreprises essaient de faire les choses bien avec le Lean et si le S de SQDC a un double sens Sécurité/Santé, j’y ajouterai la dimension Santé qui devient importante dans notre société vieillissante. Si l’on souhaite continuer à préserver de l’emploi avec une pyramide des ages dans laquelle les baby boumer représentent encore une large part, il faut veiller à préserver leur capacité à continuer à travailler à travers la santé au travail. Dimension souvent contradictoire avec les obj de perf court terme de l’entreprise.

  • Soger Posté 2 juin 2015 14 h 15 min

    102 tonnes de charbon, pas 102 kg, mais il a été aidé par ces collègues mineurs…. au contraire des Lean’Managers qui sont souvent bien seuls…

    • Lean Digestion Posté 2 juin 2015 18 h 19 min

      Oui effectivement en kilos ca fait pas beaucoup mais en tonne ce n’est plus crédible!

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